La semaine Sainte

            

La Semaine Sainte, qui précède la fête de Pâques, débutait par le dimanche des Rameaux. La veille, de nombreux enfants se réunissaient au presbytère et sous l'égide du curé, ils confectionnaient, avec les palmes apportées d'Ajaccio, des dizaines de petites croix qui étaient distribuées le lendemain à la messe. C'était un habitué qui, près de l'autel, appelait chaque chef de famille pour lui donner le nombre de croix lui revenant, selon l'importance de la famille. Comme chacun avait apporté une ou plusieurs petites branches d'oliviers, on y pendait les croix, et le tout était placé dans les chambres jusqu'à l'année suivante.

            Dès le mercredi suivant, Mercredi des Cendres, commençaient les Vêpres avec chemin de croix; la cérémonie commencée à la fin de l'après-midi durait fort longtemps, car de nombreux fidèles, des hommes, se levaient à tour de rôle pour lire ou chanter des psaumes en latin, auxquels on ne comprenait pas grand-chose. Un certain nombre de chandelles étaient allumées, et à la fin de chaque psaume, on en éteignait une. Lorsqu'on avait éteint la dernière chandelle, et alors qu'il faisait aussi noir à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'église, éclatait un immense tintamarre fait de coups de gourdins sur les bancs et des cris de l'assistance, surtout les enfants du village qui étaient tous là. Tous vociféraient, chacun se jetant sur son voisin, pour l'attraper aux cheveux; les plus malins les avaient fait raser en prévision. En principe, on respectait les femmes et les vieux, mais il arrivait souvent que dans la mêlée, on se trompât d'adversaire.

            Je me souviens d'un vieux curé qui avait été pris à parti par ses enfants de chœur. Or les portes de l'église avaient été fermées de l'extérieur, pour empêcher toute fuite. Cela durait dix minutes, après quoi les portes de l'église s'ouvraient, laissant partir la foule, parmi laquelle étaient les enfants, contents et prêts à recommencer le lendemain.

            Le lendemain, Jeudi Saint, les cloches étaient devenues muettes et la messe était annoncée à l'aide de crécelles que des bandes d'enfants allaient actionner à travers le village.

            Après les vêpres, on recommençait la séance de la veille, puis un silence de mort planait sur le village.

    Le Vendredi Saint au matin, toujours après l'annonce par les crécelles, avait lieu la procession avec la statue du Christ et le soir de nouveau les vêpres avec les empoignades des enfants dans le noir.

            Dès le matin du Samedi Saint, la fumée commençait à s'élever des nombreux fours du village et bientôt, l'odeur des cacavelli se répandait à l'entour. Chaque famille avait comme tradition, à l'occasion de la fête de Pâques, de préparer des gâteaux de forme circulaire; sur ces gâteaux étaient placés des oeufs, certains en portaient plusieurs suivant le nombre de personnes; pendant ce temps, les enfants s'acheminaient vers la place de l'église, portant des bûches, qui allaient, après avoir été allumées au feu nouveau, servir à brûler dans chaque maison les croix et les rameaux d'olivier de l'année précédente. En attendant que reviennent les cloches, les crécelles appelaient encore la population à la messe de la résurrection, et pendant que les cloches s'étaient mises à sonner à toutes volées, une immense fusillade éclatait à travers toute la vallée. C'était les gendarmes d'Azzana qui avaient donné le signal. L'après-midi se passait en préparatifs pour le lendemain.

            Le jour de Pâques, toute la population assistait à la messe chantée en latin par les hommes dont certains ne savaient pas lire, mais qui la connaissaient par cœur.

            A la sortie, alors que les ménagères rentraient pour mettre la table et finir de préparer le repas, la plupart des hommes envahissaient les nombreux bistros, où chacun avait à cœur de payer sa tournée; dès lors, l'ambiance était donnée et dans chaque famille, on se mettait à festoyer jusqu'au soir et pour certains jusqu'au lendemain, lundi.

**********************************************************************************

Lundis de Pâques d’autrefois

 

 

            La veille, jour de Pâques, après la messe à laquelle avait assisté toute la population, on avait festoyé jusqu'au soir, puis les jeunes avaient dansé au son du phono jusqu'au petit matin. Mais la fête continuait, à laquelle avaient été conviés des amis et des voisins.

            Levés tôt, les parents, délaissant pour un jour leur occupation courante, avaient préparé les paniers et rempli les bonbonnes, puis dès la fin de la matinée, le convoi s'était ébranlé vers le plateau de Campomujani, les enfants en tête, qui avaient vite fait de s'éloigner, puis les anciens, chargés de victuailles et enfin, avec plus ou moins d'entrain, les jeunes, encore mal réveillés de leurs ébats de la nuit.

             Arrivés sur le plateau, à la limite de la commune de Rosazia, alors que les enfants avaient déjà disparu dans le maquis, et que l'endroit choisi avait été remis en état, on étendait les nappes à même le sol, on sortait les provisions des paniers et après avoir allumé un feu de bois entre deux pierres, les femmes, toujours elles, se préparaient à cuisiner.                                  

             En même temps que nous étaient arrivés ceux qui allaient passer la journée avec notre bande, alors qu'un peu plus loin, d'autres groupes se démenaient pour passer aussi agréablement que possible le lundi de Pâques.

            Le plateau de Campomujanu qui sépare Salice de Rosazia avec au loin le golfe de Sagone, et au bout de la vallée, dominant la rivière, le Monte d’Oro encore enneigé, offrait au printemps un paysage féerique, où les pâquerettes, les cistes, les asphodèles, les immortelles, les genêts et les bruyères en fleurs formaient un merveilleux tapis que faisait onduler la brise venant de la mer.

            Pendant que se mettait en place le repas champêtre, jeunes garçons et jeunes filles s'en allaient admirer le panorama et s'égaillaient dans le maquis odoriférant, où s'ébauchaient parfois des idylles pas toujours passagères. Mais arrivait midi, qui rassemblait tout le monde alors que les hommes avaient déjà trinqué et que les bouteilles de pastis repassaient de mains en mains. Assis à même le sol, chacun, tendant l'assiette, attendait que la maîtresse des lieux commence la distribution des victuailles qu'elle avait mijotées avec soin depuis son arrivée et qu'on dégustait dans une ambiance de fête et sans protocole, chacun s'aidant de ses mains autant que de sa fourchette.

            Le repas se prolongeait bien avant dans l'après-midi, même si les excès de la veille avaient limité l'appétit; la bonbonne était au milieu et chacun se servait à son gré, ce qui à la fin des repas commençait à échauffer les esprits alors que s'engageaient de grandes discussions, qui auraient dégénéré si quelqu'un ne s'était  mis à entonner une chanson que tous reprenaient en chœur, en oubliant leur dispute.

   Un peu plus loin, valses et tangos à la mode appelaient à la danse tous les jeunes qui piétinaient sans pitié le gazon et les pâquerettes. Au grand dépit de chacun, le soleil poursuivait sa course et se préparait à s'enfoncer au fond des eaux bleues du golfe de Sagone, en jetant ses derniers rayons, alors que l'ombre de la montagne commençait à s'étendre sur Campomujanu. Une dernière valse, un dernier tango et il fallait lever le camp, le cœur gros mais les yeux encore pleins de la lumière et des fleurs de ce coin de paradis.

             Combien de fois  sur la route de Rosazia, en passant par Campomujanu, le souvenir nous a-t-il fait revivre un instant les jours d'avril et les lundis de Pâques de notre jeunesse?

               Aujourd'hui, le maquis et les troupeaux de vaches avec les bandes de porcs ont occupé les lieux et anéanti le charme et la féerie d'antan. Campomujanu n'est plus qu'un lieu-dit, où la brise venue de la mer ne fait plus onduler les fleurs au printemps et ne retentit plus des rires d'enfants, des chants et de la musique des lundis de Pâques d'autrefois. Seul le bruit d'un moteur vient rompre le silence sur ce plateau des fêtes et des jours heureux.