La scolarité d'un Salicien né au début du vingtième siècle

AU COLLÈGE FECH D'AJACCIO.


(Années 1924-1933)

   Ici commence la deuxième étape de ma jeunesse, étape durant laquelle je ne garde comme bons souvenirs que ceux de mes vacances à Salice.
   Au moins la moitié d'entre nous ont abandonné en cours de route et j'en aurais certainement fait autant si je n'avais pas eu de bourse et si je n'avais pas été harcelé par ma mère qui fondait sur moi de grands espoirs. La rentrée ayant lieu le premier octobre, ma mère  m'avait accompagné à Ajaccio puis jusqu'à la porte du collège où il fallut nous quitter. J’avais à peine 12 ans.
  
Cette première séparation fut, autant pour elle que pour moi, un déchirement et en la voyant disparaître, les larmes que j'avais réussi à refouler se mirent à couler. Moi qui n'avais jamais quitté mon village, ma maison, mes parents, je me trouvai comme jeté dans un monde dont j'ignorais tout.
   Un immense bâtiment parcouru de longs couloirs éclairés au gaz, des salles innombrables, des escaliers étroits et raides s'en allant vers le ciel, c'est-à-dire le quatrième étage (je n'avais connu jusque-là que des rez-de-chaussée), le tout peuplé d'inconnus, enfants, parents, surveillants, dont la plupart semblaient s'ignorer, voilà ce que je découvris alors.
   J'aurais bien voulu ce soir-là faire marche arrière et rentrer chez moi.
   Je n'en eus pourtant pas le courage et l'immense dortoir sous les combles m'accueillit. La fatigue et le sommeil mirent un terme à mes larmes.

   
Ainsi débutait pour moi une période de neuf ans rythmée à longueur de journée par la cloche du concierge.

   Certains voudront peut-être par curiosité découvrir à travers moi la vie des internes dans cet établissement durant les années 1920 à 1940.
   Le réveil ayant lieu à 6 heures, nous étions ensuite conduits en rangs vers les ou plutôt le lavabo constitué par une vingtaine de becs en cuivre débitant de minces filets d'eau froide dans un bac.
   L'eau chaude n'existait pas, les bains et les douches non plus. Seul un établissement de bains de la ville nous recevait à tour de rôle deux ou trois fois par an.
   Inutile d'insister sur l'état de propreté des internes qui pour la plupart n'allaient chez eux qu'aux vacances.
   Les poux n'étaient pas rares, et le coiffeur de la ville chargé de venir nous couper les cheveux sur ordre du surveillant général  avait pour consigne de passer la tondeuse chaque fois qu'il constatait la présence de ce qu'il appelait "les totos" sur la tête de quelqu'un. Il ne servait à rien de protester et je n'étais pas fier lorsque cela m'est arrivé.
   Certains préféraient se faire raser les cheveux avant la rentrée plutôt que de s'exposer à la tondeuse du coiffeur lequel suivant la tête qu'il avait sous sa coupe, constatait ou ignorait la présence de poux...
   A 6h30, toujours en rangs, on nous menait en salle d'étude jusqu'à 7h15 puis au réfectoire pour le petit déjeuner, constitué d'un bol de café noir et d'un morceau de pain. Ce n'est que bien plus tard qu'on y ajouta du lait.
   A 7h30 tout le monde, et toujours en rangs, se dirigeait vers la cour. C'était alors la ruée aux cabinets (ce n'était pas encore les w-c.) Comme il y en avait deux seulement de quatre sièges chacun, c'était la bousculade, car nous étions plus de 150.
   A 7h50 retour à l'étude, avant d'aller en classe à 8h
   Au début de l'année, aucune classe n'avait de salle réservée et c'était la promenade à travers les couloirs à la recherche d'un local inoccupé qui n'était jamais le même.
   Ma première classe fut celle de latin car ma mère, conseillée par je ne sais qui, avait décidé que j'apprendrais cette langue ainsi que le grec (on disait alors "faire ses humanités").
   Je n'ai pas regretté d'avoir fait du latin. Quant au grec, j'en fis en quatrième une semaine, le temps d'attraper une punition.
   Il y avait deux classes de latin. La mienne comptait une cinquantaine d'élèves. C'était la sixième A1. Nous étions en 6ème A1 quatre Casanova dont deux François. Comme je porte 4 prénoms, chaque professeur avait choisi de m'appeler par l'un d'entre eux. En latin, j'étais Toussaint, en mathématiques Pierre Toussaint, en histoire Désiré etc... Cela ne dura pas car l'année suivante, les trois autres Casanova ne revinrent pas au collège.

   Après deux heures de latin, ce fut une heure d'anglais puis de mathématiques.
   A midi, la cloche sonnait pour aller au réfectoire. Nous étions douze à chaque table, dont le chef. Comme boisson, de l'eau et un litre de gros vin rouge; vin auquel beaucoup, comme moi-même, n'avaient jamais goûté et s'y habituèrent à tel point qu'on faisait des concours pour voir qui arriverait à vider à lui seul la bouteille au cours du repas. Plusieurs y arrivèrent, d'autres furent malades.
   Le pain était rationné, le reste aussi, sauf la soupe du soir, servie en abondance, et dont personne ne voulait, ce qui amenait le surveillant général à passer la revue des tables en nous obligeant à tour de rôle à vider la soupière, restée pleine d'un mélange de légumes fort peu appétissants.
   Après le déjeuner, c'était la cour puis l'étude puis la classe jusqu'à 4h et de nouveau la cour jusqu'à 5h
   De 5h à 8h on allait en étude où de 5h à 7h, il était interdit de lire autre chose que des livres de classe. Nous étions éclairés au gaz et les salles n'étaient jamais chauffées.
   A 8h, c'était la soupe et à 9h le dortoir.
   Le jeudi après-midi, tous les internes partaient en promenade à travers la campagne ajaccienne, car il n'y avait pas de sortie ce jour-là. A l'époque, la ville s'arrêtait à la montée Saint-Jean. Au-delà, c'était des jardins potagers et de belles plantations d'orangers et de mandariniers où nous faisions parfois des razzias malgré les consignes du surveillant et les menaces du propriétaire.
   Le dimanche, mon correspondant venait me faire sortir à 10h Je déjeunais chez lui et je rentrais à 17h pour aller en étude jusqu'à 20h. Inutile de dire combien les trimestres étaient longs, car il n'y avait pas de congés intermédiaires. Certains camarades, fils de bergers, ne sortaient même pas le dimanche
   Mes années de collège m'ont amené plus tard à faire les constatations suivantes: Les externes et demi-pensionnaires, c'est-à-dire ceux qui étaient journellement en contact avec leur famille travaillaient et réussissaient mieux que les internes, à quelques exceptions près.
   Parmi les internes, ceux dont les parents étaient aisés et leur rendaient souvent visite, avaient en général de meilleurs résultats que ceux qui, coupés durant des trimestres entiers de leur famille et la plupart du temps démunis de tout argent de poche, avaient le sentiment d'être abandonnés à leur sort.
   N'avoir au goûter, avec un appétit de 15 ans, qu'un morceau de pain rassis, et voir des camarades se gaver de chocolat, de charcuterie, etc... n'incitait pas à affronter avec ardeur les 3 heures d'étude qui nous séparaient de la soupe.
   Je n'insisterai pas sur les sorties du dimanche sans les quelques sous qui nous auraient ouvert les portes du stade ou du cinéma.
   Certains penseront que le besoin est un stimulant pour sortir de son état. Je crois, si je me réfère à mes années de collège qu'un tel besoin à longueur de temps finit par créer un complexe d'infériorité dans lequel on tend à se complaire, en particulier lorsque certains professeurs l'entretiennent en laissant comprendre à un cancre du moment qu'il est condamné à la médiocrité.
   Que restait-il comme souci à un élève ainsi mis au ban de la classe? D'abord, éviter les punitions, en se faisant le plus discret possible; ensuite laisser ses parents dans l'ignorance de sa situation, souvent en falsifiant les bulletins de notes trimestrielles; enfin en faire le moins possible.
   Bref, le professeur ignorait l'élève, lequel passait le meilleur de son temps à rêvasser en regardant les bateaux évoluer dans le port.
   Et l'heure de vérité arrivée, c'est-à-dire la fin de l'année scolaire, soit il était admis à l'examen de passage (on doublait rarement d'office), soit il doublait ou triplait si les parents s'entêtaient, ce qui n'était pas sans créer quelques soucis au professeur, soit enfin il disparaissait.

François Casanova. (Mémoires)


Texte de François Casanova transmis par Laetitia Casanova.